lundi 19 mars 2012

Évangile et autorité


Qui dit magistère dit équivalemment autorité doctrinale

Évangile et autorité, ces deux mots ne font-ils pas dissonance sinon dans le principe, du moins dans la pratique? Dans l'Église, l'Évangile est évidemment l'autorité suprême qui  requiert une obéissance libre mais inconditionnelle. L'accord sur ce point est facilement acquis.
Mais qui dira, ici et maintenant, ce que l'Évangile exige ou refuse en matière de foi comme dans l'ordre éthique, social ou politique, tout comme ce à quoi il appelle en fait de témoignage ou d'urgence à satisfaire ?
Cette interrogation demeure un point difficile du dialogue oecuménique. L'unité de l'Évangile exige un ministère de I'unité de  la foi qui garde dans  I'unité les disciples du Christ. C'est à ce besoin que répond l'existence d'un  "magistère"
Nous retrouvons le paradoxe déjà évoqué: L'Évangile juge l’Eglise, mais L’Eglise a la mission de discerner avec autorité l’Evangile.
                                                                               Bernard Sesboüé

dimanche 11 mars 2012

L’irréformabilité de l’église catholique


Le terme d’irréformabilité n’existe sans doute pas au dictionnaire, tant nos contemporains sont persuadés que tout, en philosophie comme en politique, est susceptible de progrès, de changement, d’évolution, en un mot, de réforme. Et pourtant…l’Eglise catholique (kata thn olhn ghn) qui a normalement l’ambition de s’étendre à toute la planète Terre, reste terriblement figée, hostile à toute adaptation, parfois même à toute réflexion, ce qui finalement la confine à un nombre restreint d’adeptes, de fidèles qui, passivement, vont jusqu’à s’interdire toute divergence d’idées,  toute forme de recherche même.
Ils sont nombreux ceux qui, cependant, s’y sont tout de même essayé. Tout au long de l’histoire du christianisme, il n’a pas manqué d’hommes courageux, déterminés, pour dire tout haut, sur un mode prophétique, ce qu’un certain nombre pensait tout bas, une critique pertinente de la façon dont une doctrine s’installait, s’affirmait, souvent s’imposait, ou dont une pratique s’instaurait, parfois radicalement opposée aux principes évangéliques énoncés par Jésus. Depuis Ebion au Ier siècle, Montan au IIe, et Arius au IVe, c’est une foule de théologiens, de philosophes, de pasteurs ou simplement de chercheurs, qui se sont fait condamner, parfois conduire au bûcher par charrettes entières, habituellement parce qu’ils avaient agi selon leur conscience. L’hérésie c’est bien souvent un sursaut d’honnêteté, un réflexe de vérité, une lueur d’intelligence. On a brûlé Jeanne d’Arc, mais aussi Savonarole et Giordano Bruno. On a condamné Galilée, Luther, Calvin, mais on a soigneusement mis à l’écart aussi, et plus récemment, Hans Küng, Eugen Drewerman et Jacques Gaillot, pour n’en citer que quelques-uns. On a inventé l’Inquisition, machine à exterminer les Juifs, les Maures, les Cathares, les Albigeois, les Vaudois, les Hussites, les Protestants, les Gueux, les supposées sorcières…Derrière ce « on », c’est toute une hiérarchie qui se cache : une imposante échelle de gens en place, à tous les niveaux, constamment préoccupés de mettre des barrières pour sauvegarder leurs privilèges. La réforme pour eux, il est vrai, ce serait la remise en question, l’insécurité, la porte ouverte à l’incongru, au hasardeux, au péché sous toutes ses formes. On ne peut bien sûr pas l’envisager.
L’Église catholique s’est rendue irréformable d’abord par sa constitution dogmatique. Le dogme catholique est une définition radicale, absolue, permanente et indiscutable. C’est là sa pauvreté, proche bien souvent de la stupidité. La vérité des hommes ne se livre jamais de cette façon, mais par touches progressives, relatives, soumises à la critique, à la recherche et au perfectionnement.  Le dogme entraîne l’anathème. C’est la condamnation morale, mais aussi physique à l’occasion, de quiconque s’attribue le droit de contester. C’est une démarche qui va à l’encontre du processus évangélique. Jésus ne jugeait pas, ne condamnait surtout pas. Il critiquait les lois et contestait les pratiques du Temple. Il prenait en considération ce que chacun avait dans le cœur et l’esprit. La démarche de Jésus était essentiellement personnelle et relative. Son message, accordant la préférence au pauvre et au petit, renversait beaucoup de préjugés. Ce n’est plus, dira-t-il, (Jn 4,21-23) au temple de Jérusalem, ni sur le mont Garizim qu’il faut adorer Yahwé, mais en esprit et en vérité, c’est-à-dire au cœur de chacun.

lundi 6 février 2012

Liturgie (Cardinal J.Ratzinger)

Le deuxième grand événement au début de mes années à Ratisbonne fut la publication du Missel de Paul VI, assortie de l’interdiction quasi totale du missel traditionnel, après une phase de transition de six mois seulement. Il était heureux d’avoir un texte liturgique normatif après une période d’expérimentation qui avait souvent profondément défiguré la liturgie. Mais j’étais consterné de l’interdiction de l’ancien missel, car cela ne s’était jamais vu dans toute l’histoire de la liturgie. Bien sûr, on fit croire que c’était tout à fait normal. Le missel précédent avait été conçu par Pie V en 1570 à la suite du Concile de Trente. Il était donc normal qu’après quatre cents ans et un nouveau concile, un nouveau pape présente un nouveau missel. Mais la vérité historique est tout autre : Pie V s’était contenté de réviser le missel romain en usage à l’époque, comme cela se fait normalement dans une histoire qui évolue. [...] Le décret d’interdiction de ce missel, qui n’avait cessé d’évoluer au cours des siècles depuis les sacramentaires de l’Église de toujours, a opéré une rupture dans l’histoire liturgique, dont les conséquences ne pouvaient qu’être tragiques. [...] les choses allèrent plus loin que prévu : on démolit le vieil édifice pour en construire un autre, certes en utilisant largement le matériau et les plans de l’ancienne construction. [...] Je suis convaincu que la crise de l’Église que nous vivons aujourd’hui repose largement sur la désintégration de la liturgie, qui est parfois même conçue de telle manière – et si Deus non daretur – que son propos n’est plus du tout de signifier que Dieu existe, qu’Il s’adresse à nous et nous écoute.
Cardinal Joseph Ratzinger, Ma vie mes souvenirs, Fayard 1998

La Pentecôte revisitée


Les peintres ont toujours représenté la Pentecôte de façon convenue, en ne mettant en scène que les 12 apôtres et la Vierge Marie, avec chacun sa petite flamme sur la tête, le tout surmonté d’une colombe représentant le Saint-Esprit dans sa descente en vol depuis le ciel. Mais si on gratte un peu, la réalité se dévoile différente sous cette première couche de peinture.
Dans la réalité, telle que je la lis dans les Actes des Apôtres, ils ne sont pas seulement 12 à se trouver enflammés par l’esprit retrouvé de Jésus, mais symboliquement 120, c’est-à-dire tout un petit peuple de disciples, hommes et femmes, autour des 12 apôtres.
Dans la réalité, il n’y avait pas de langues de feu, mais des langues bien pendues et qui se déliaient dans des paroles de feu dont le brouhaha, s’amplifiant soudain, faisait penser à un violent coup de vent.
Rien n’est à prendre au pied de la lettre, tout est dit par Luc sous le mode d’une fable dont il y a une morale à tirer. 
Dans la foule attirée par le bruit de ces échanges verbaux entre les disciples, les gens ne comprennent pas,  ils « se demandent ce que cela voulait dire », alors même qu’ils avaient l’impression de le saisir tout en ne parlant pas la même langue que ceux qui palabrent. Mais ce ne sont pas des paroles que captent ces gens, c’est un élan, de l’allant, de l’enthousiasme. Et finalement Pierre, prenant la parole « d’une voix forte », leur en donne l’explication : il s’agit de Jésus — sans doute suffisamment connu pour qu’il retienne leur attention. Il est mort, certes, on ne le reverra plus. Pourtant, la vie avec lui se retrouve comme avant. Son esprit reste bien vivant et tout se passe comme si lui-même était là à nouveau parmi nous.
Premier résultat de ce nouvel élan qui anime les disciples : les gens se convertissent en foule à la foi en Jésus retrouvé. Puis cela fera boule de neige. Le christianisme est né et ne cessera — jusqu’au XX° siècle — de croître et se multiplier.
« C’est l’Esprit-Saint qui est à l’œuvre », disent les bonnes âmes, et l’on en fait les gorges chaudes : « Confiance, il est là, il s’occupe de nos affaires de religion ». Or ce n’est justement pas le Deus ex machina nous dispensant d’inventer ce qu’il y a à faire et à dire aujourd’hui. Il y a des initiatives tout à fait nouvelles à prendre aujourd’hui dans l’esprit de l’Évangile. Il n’y a pas de nouvelles instructions à attendre, mais d’agir de nous-mêmes dans un certain esprit.
En lisant les Actes, on voit que la Pentecôte est la prolongation de la résurrection, une fois la conscience acquise à l’Ascension que la nouvelle vie de Jésus se traduit par sa disparition définitive à nos yeux. S’il revit, c’est en esprit et lorsque son esprit nous habite dans nos choix de vie. Ce sont ses disciples, en inventant leur propre vie, qui mettent en œuvre son esprit dont ils s’inspirent.
Guy de Longeaux

lundi 30 janvier 2012

RESTEZ, mais INDIGNEZ-VOUS !


Oui, l’écho considérable suscité par le dernier livre de  J. Moingt, peut être assimilé au fameux indignez-vous de Stéphane Hessel ; son succès en libraire l’atteste, comme la formation de nombreux groupes de lecture sur cet ouvrage (« Croire quand même »), tel celui d’Avignon auquel je participe. Ce phénomène paraît justifié à l’Auteur, car il répond à une prise de conscience lucide, face à une crise, « la plus grave que le christianisme ait connue depuis deux millénaires, parce qu’il s’agit d’une crise de civilisation ».
Cependant, en même temps, je constate que se renforce un processus d’enfermement de l’Institution ecclésiale qui se replie sur elle-même. La Croix (9-01-2012) souligne que Benoit XVI a donné « la priorité aux responsables de la Curie, promus quasi automatiquement au cardinalat. Ce qui explique la vague italienne de ce dernier consistoire ». Et son commentaire ajoute : « ce geste confirme que la tendance à l’internationalisation, mise en place par Paul VI, est pour la première fois inversée. »
Mais, outre le fossé qui sépare l’Église du monde actuel très évolutif, il se creuse aussi un écart grandissant entre les chrétiens laïcs et l’Institution. La désertion de nos Églises, l’atteste, fréquentées essentiellement par des personnes âgées, sauf une petite minorité de jeunes, dont la tendance souvent intégriste renforce encore davantage l’image repoussoir d’une Institution figée. Dans le diocèse d’Avignon, cette coupure générale est encore plus accusée, en raison de l’attitude de son évêque, lequel, loin d’être signe d’unité, exerce une autorité devenue source de souffrance et de division, au sein de son clergé comme des laïcs. Je connais certains qui partent discrètement pour aller vivre ailleurs, dans la société, un engagement d’inspiration chrétienne, d’autres qui s’interrogent avant de se diriger vers des groupes protestants…

vendredi 13 janvier 2012

Pourquoi l'Église ne veut ni ne peut abolir la loi du célibat

Leonardo Boff

"L'homme ne mûrit que sous le regard de la femme et la femme sous le regard de l'homme. L'homme et la femme sont réciproques et complémentaires".

/…Seul un projet de vie éthique et humaniste (ce que nous voulons être) peut donner une direction à la sexualité et la transformer en une force d'humanisation et de relations fécondes.
Dans ce processus, le célibat n'est pas exclu. Il est l'une des options que je préconise. Mais le célibat ne peut pas naître d'une carence d'amour, au contraire, il doit résulter d'une surabondance d'amour envers Dieu qui déborde sur ceux qu'il entoure.
Pourquoi l'Église catholique romaine ne fait-elle un pas de côté et n'abolit-elle pas la loi du célibat ? Parce c'est contradictoire avec sa structure. Elle est une institution totale, autoritaire, patriarcale, hautement hiérarchisée et un des derniers bastions du conservatisme dans le monde. Elle englobe la personne de la naissance à la mort. Le pouvoir conféré au pape, par une conscience citoyenne minimale, est tout simplement tyrannique. Le canon 331 est clair. C'est un pouvoir "ordinaire, suprême, plénier, immédiat et universel". Si nous effaçons le mot Papa et mettons le mot Dieu, cela fonctionne parfaitement. C'est pourquoi on disait : "Le Pape est un petit dieu sur la terre", comme l'affirmèrent de nombreux canonistes. Une église qui place le pouvoir en son centre, ferme les portes et fenêtres à l'amour, à la tendresse et au sentiment de compassion.
Le célibataire est en phase avec ce type d'église, parce qu'elle nie au célibataire ce qui le rend le plus profondément humain, l'amour, la tendresse, la rencontre affective avec les gens , ce qui serait plus facilement rencontré si les prêtres étaient mariés. Ils deviennent totalement disponibles à l'institution qui désormais peut les envoyer à Paris ou en Corée du Sud. Le célibat implique d'ordonner le prêtre totalement au service, non pas de l'humanité, mais de ce type d'église. Il devrait seulement aimer l'Église.
Quand il découvre qu'elle n'est pas seulement "la Sainte Mère Église", mais qu'elle peut être une belle-mère qui utilise ses ministres dans une logique du pouvoir, il est déçu, abandonne le ministère avec le célibat obligatoire et se marie. Tant que cette logique de pouvoir absolu et de centralisation demeure, nous ne devons pas nous attendre à ce que la loi du célibat soit abolie malgré les scandales qui arriveront.ne célibat est très pratique et utile pour elle.
Mais où en est le rêve de Jésus d'une communauté fraternelle et égalitaire ? Eh bien, c'est un autre problème, peut-être le principal. A partir de lui, on situerait différemment la question du célibat et d'un style d'église qui serait plus adéquat avec le rêve du Nazaréen.

Leonardo Boff - Brésil

mercredi 11 janvier 2012

NI CLERC, NI LAIC


Joxe Arregi
Publié dans HLM n°122 (12/2010)
Joxe Arregi est un théologien basque de l’université de Deusto et un religieux franciscain de 58 ans du monastère de Arantzazu. Très critiqué par la Conférence épiscopale espagnole et en particulier par le nouvel évêque ultraconservateur de San Sebastian qui lui a imposé le silence depuis quelques mois, Joxe Arregi vient de décider de quitter son ordre et son ministère « pour permettre aux franciscains et à moi-même de vivre enfin en paix ». Comme à beaucoup d’autres théologiens dans le monde hispanique, ce qu’on lui reproche est de contester l’univocité de l’expression de la foi chrétienne, autrement dit son appel au pluralisme des expressions. Même sa modestie et sa discrétion habituelles ne suffisaient plus à ses supérieurs…Voici sa dernière prise de position bien en phase avec ce qui lui arrive ! (P.C.)
« En cette fête de saint François, notre ami José Arregi nous offre cette réflexion savoureuse qui rappelle en finale l’exemple du “poverello” d’Assise : il ne voulait entre ses frères aucune division basée sur les vœux ou sur l’ordination. 4 octobre 2010. »


J’allais intituler cet article : “Je suis un laïc”. Maintenant que, pour des raisons d’interprétations doctrinales qui n’auraient jamais dû nous mener jusqu’ici, j’ai entamé le double processus d’exclaustration (abandon de la “vie religieuse”) et de sécularisation (abandon du sacerdoce), je voulais commencer mon nouvel état de vie en disant : “Je suis honoré d'être un laïc par la grâce de Dieu. Je me réjouis d’être l’un d’entre vous, l’immense majorité de l’Église”.
Mais je dois immédiatement me corriger. Laïc ? Non, je ne suis pas réellement un laïc ni ne veux l’être, parce que ce terme n’a de sens que par opposition au clergé et signifie toujours qu’on est en situation de perdant. Je ne suis pas laïc ni ne veux l’être, parce que ce nom a été inventé par les clercs – personne ne s’en étonnera : les puissants ont toujours imposé leur langage. Je ne veux pas être laïc, comme si on disait “chrétien inférieur et de deuxième classe, chrétien subalterne”.